« The urban and the masses »

Entre Saigon et Hanoi (oui ouiii) (je suis de retour après une petite escapade), ça fait deux semaines que j’essaye de vous écrire sur un sujet qui me tient à coeur : les classes sociales à Calcutta. Je ne sais pas trop comment appeler ces différences, ces distances et même ces murs entre les gens… Et j’ai mis du temps avant de pouvoir en parler ici. Je voulais vous l’évoquer à travers le prisme des castes, mais la vérité c’est que pour moi c’est bien plus flou que ça. Officiellement les castes n’existent plus, et même si je sais que les relations sociales d’aujourd’hui découlent des carcans d’hier, aucune de mes connaissances indiennes ne m’en a parlé en ces termes. Alors finalement je vais juste vous raconter ce qu’on me dit, ce que je vois…

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Il y a quelques mois ma prof d’Hindi, une femme d’une soixantaine d’années, de famille aisée et avec fils expatrié aux Etats-Unis, me parle de mariages arangés et me dit que cela n’existe plus en Inde aujourd’hui. Je lui raconte alors que quelques jours plus tôt, j’étais allée à un mariage dans un quartier pauvre près des voies ferrées et où la mariée, âgée de 17 ans, connaissait apparemment  très peu son promis (ce jour-là, on nous avait d’abord dit que c’était un mariage arangé, puis un mariage d’amour. Qui sait…). Exclamation de ma prof d’Hindi : « Ah oui bien sûr ! Chez les ‘uneducated people’, les mariages arangés existent ! ». Bon d’accord, chez les personnes non instruites… Qui sont-elles, et combien sont-elles en Inde ? elles seraient si invisibles qu’on les aurait oubliées, et si minoritaires que les mariages arangés ne seraient qu’une anecdote en Inde ?* Pourtant nombreux sont ceux qui dorment à la belle étoile sur les trottoirs de Calcutta, et la ville compte pas moins de 500 bidonvilles…

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Les habitants du bidonville de Kalikapur vont chercher de l’eau directement aux canalisations – elle s’écoule en continu par une ouverture située sur le haut du tuyau

Autre lieu, autre interlocuteur. Jeune homme, entre 25 et 30 ans, ayant étudié en anglais et voyagé, me dit qu’en Inde aujourd’hui, tout le monde parle anglais. Tout le monde, vraiment ? Il me semble bien que je galère pour me faire comprendre quand je vais recruter des jeunes dans les bidonvilles… Ah oui pardon, il s’était mal exprimé ! Tout le monde, c’est-à-dire les « urbans » (en anglais dans le texte) parlent anglais, pas les « masses ». D’accord mais, qui sont-ils ces citadins, ces urbains ? Et pourquoi les « masses » ne sont-elles pas considérées comme urbaines, si elles habitent en ville ? Les pauvres sont-ils tous des péquenauds fraîchement sortis de leur campagne ? Ou bien sont-ils si invisibles aux yeux du nanti que celui-ci oublie même qu’ils évoluent dans le même espace, la ville ?

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Les écoliers rentrent à Nonadanga Colony, le site de relogement pour les habitants des bidonvilles rasés

Salle de training, avec les jeunes du programme LP4Y. Dans le cadre de notre initiative micro-économique, partie intégrante de la pédagogie menant à une intégration professionnelle et sociale (quelque chose me dit aujourd’hui que la partie intégration sociale n’est pas des moindres), nous discutons de la possibilité de louer des vélos électriques à une clientèle de classe moyenne et aisée. Ils sont très enthousiastes, jusqu’à ce que je leur montre des photos de vélos électriques trouvées sur Internet : « coach, ça ressemble trop à des vélos normaux, les riches n’en voudront pas ! ça fait vieux, c’est pas moderne ! » J’accepte la remarque, mais pour moi le mystère persiste : pourquoi les riches n’en voudraient pas ? Quelques jours plus tard, la réponse viendra d’un ami de famille fortunée : « Je ne peux pas faire de vélo à Calcutta, ma famille me l’interdit. En-dehors de Calcutta ou à l’étranger, je peux, mais pas ici. C’est à cause des gens, de la société. Les gens parleraient, ça apporterait honte et déshonneur à ma famille, à mon nom, si les gens me voyaient faire du vélo. »

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Ce que je vois, ce que j’entends, c’est que les habitants de Calcutta évoluent dans des mondes parallèles.  Non seulement les différences se voient, mais il FAUT qu’elles se voient. Tout autant que les vêtements portés, les modes de déplacement et les langues parlées constituent des signes d’appartenance à un de ces mondes. En plus de ça, il ne suffit pas de changer ses habitudes pour sortir de son milieu: quand on est né pauvre on en porte profondément la marque, dans sa façon de manger, de regarder, de parler, de bouger…

 

Du coup, j’ai encore plein de choses à vous raconter : les signes extérieurs de richesse, l’ascenseur social, les lieux des riches vs les lieux des pauvres… Je reviens bientôt avec mes petites observations.

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*Depuis je me suis rendue compte que les mariages arangés existent aussi chez les gens « instruits », mais ça, je vous raconterai une autre fois…

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